mardi 11 août 2009

En guise d'intro...

C’est par hasard que, lors d’un voyage en Sicile, je suis tombé sur un concert de Cure à Rome diffusé sur MTV Italie. Organisé à l’occasion de la sortie de 4 :13 Dream, c’était l’occasion de découvrir le dernier opus du group et de réentendre quelques vieux morceaux. Ce que j’ai entendu ce jour-là m’a bien plu et tout naturellement j’ai acheté l’album en téléchargement quelques jours plus tard. Je reviendrai sur le contenu de ce dernier un peu plus bas.

Ce concert fût également l’occasion pour moi de réaliser que cela fait désormais 26 ans que je suis fan de ce groupe, bien que je l’ai sensiblement moins écouté ces dernières années. J’ai débuté à l’âge de 7 ans, avec la compilation Japanese Whispers version cassette audio, emprunté à mon frère aîné. Il existe peu de groupes ayant connu autant de succès en jouant une musique aussi singulière et pas franchement commerciale (dans l’ensemble en tout cas). Peu de groupes, également, peuvent se vanter d’avoir généré un tel phénomène d’identification auprès de ses fans : il suffit de visionner quelques vidéos de concerts des années 80 pour se rendre compte du nombre de clones de Robert Smith présents dans les salles. A cette époque, les rues (tout particulièrement à Londres) étaient pleines de Curistes aux tignasses et vêtements noirs, teint cireux et rouge à lèvre carmin. Hormis les Smiths à la même époque, il n’y a pas vraiment d’exemples similaires… Ce look très représentatif de ces années moroses perdura longtemps et continua d’inspirer différents types d’artistes, la référence la plus marquante étant sans doute l’Edward aux mains d’argent de Tim Burton. Au-delà du look, l’héritage musical des Cure est lui aussi très largement répandu, preuve en est le nombre de groupes actuels (plus ou moins bons) les citant comme source d’inspiration. L’émission MTV Icons de 2004 est également la preuve de cette influence amplement méritée.

Trente ans après leurs débuts de Crawley, les Cure sont toujours bel et bien là, maîtrisant leur musique avec toujours plus d’efficacité, et ce malgré les rebondissements ayant émaillés leur carrière : un line-up quasiment différent à chaque album, des départs et retours d’anciens membres du groupe, des annonces de séparation à répétition, des changements de maisons de disque etc… Ca fait plaisir de voir que Cure, après toutes ces années, continue d’offrir à son public des concerts de plus de trois heures, à des prix raisonnables, et de voir que ce dernier est toujours fidèle aux rendez-vous (public de tout âge d’ailleurs). Les dernières dates françaises, à Bercy et Marseille, affichaient complet après quelques jours de mise en vente. Avec un tel répertoire, les Cure pourraient sans problème tenir cinq heures en live, sans qu’on se lasse de les écouter.

Bref, le fait de les revoir à la télé et de retour dans les bacs m’a donné envie de tracer une petite rétrospective chronologique de leurs nombreux albums et de donner un avis que je souhaite le plus objectif possible sur ce groupe qui demeure mon favori (pas loin derrière il y a les Pumpkins, Mazzy Star, les Sisters of Mercy, les Banshees, Radiohead, Portishead, Léonard Cohen et quelques autres).

Three Imaginary Boys

Premier album du groupe sorti en deux versions, l’une avec Boys Don’t Cry et World War notamment, et l’autre sans. C’est sur cette dernière que je baserai mon commentaire, celle dont la pochette que déteste tant Robert Smith affiche, sur fond rose, un aspirateur (censé représenté Lol Tolhurst, d’après lui-même), une lampe (Robert Smith) et un réfrigérateur (Michael Dempsey). Agé tout juste de 19 ans, Robert Smith a toujours déploré le manque de contrôle du groupe sur l’enregistrement de cet album, supervisé par leur manager de l’époque (et pour de nombreuses années) Chris Parry. Réalisé en très peu de temps, cet album reçoit néanmoins de bonnes critiques, de la part du Melody Maker notamment, qui voit en The Cure un groupe de jeunes capables de délivrer de bonnes mélodies, simples et efficaces, mais encore à la recherche de son propre son. Le journaliste, auteur de cette critique, a compris dès la sortie de l’album, et après les avoir vu en live (au Marquee notamment), que Cure était un groupe à suivre, promis à un bel avenir. Hormis quelques altercations avec des membres du Front National local, qui voit en Killing an Arab un hymne raciste appelant au meurtre de résidents maghrébins, les concerts se passent bien et Cure enchaîne les dates en Angleterre, au volant du mini van vert de Robert Smith. Les titres phares sont bien évidemment Killing an Arab, 10 :15 Saturday Night et Boys Don’t Cry, que le public n’a de cesse de réclamer à chacune de leurs apparitions. Ils jouent en général tous les titres de leur album plus quelques reprises comme le Foxy Lady d’Hendrix, reprise vraiment lamentable il faut bien le dire. Cependant, cette vie passée sur les routes à enchaîner les concerts et les cuites à la bière commence à peser sur le bassiste Michael Dempsey qui se rend rapidement compte qu’il n’est pas fait pour ça. La rencontre des Cure avec Simon Gallup, futur allié de toujours de Robert Smith, va pousser Dempsey vers la porte de sortie avant que ne débute l’enregistrement du prochain album. Au-delà de ses problèmes avec la vie sur les routes, Dempsey ne semblait pas très enthousiaste à l’écoute des nouvelles compositions de Smith pour le futur Seventeen Seconds, ceci a fait pencher la balance en sa défaveur assez rapidement.

Titres incontournables de l’album (à mon sens) : 10 :15 Saturday Night, Killing an Arab, Fire in Cairo, Three Imaginary Boys, Object et Boys Don’t Cry, pour la seconde version de l’album.

Seventeen Seconds

Ayant retenu la leçon du précédent opus, Robert Smith prévient Chris Parry que l’enregistrement de l’album en préparation sera entièrement contrôlé par le groupe et non par le producteur. Parry, conscient qu’il a entre les mains un mythe en devenir, laisse Robert Smith faire à sa guise, d’autant que ce dernier a une idée très claire du son qu’il souhaite donner à ses nouvelles compositions, son par ailleurs très homogène sur l’ensemble de l’album. Désireux d’aller vers une musique minimaliste et sombre, Robert Smith enchaîne des titres mélancoliques, fortement soutenus par la basse de Simon Gallup venu en remplacement de Dempsey. Les claviers font également leur apparition avec Matthew Hartley aux commandes (qui ne restera que le temps de cet album). Seventeen Seconds est le premier chapitre d’une trilogie tragique et désespérée, mais aussi l’album de la transition du post-punk vers la new wave et le gothique. Avec cet album, et ceux de quelques autres groupes, la musique anglaise (et donc mondiale) est en train de changer et on en aura très rapidement terminé avec le punk. Il n’y a pas grand-chose à jeter sur cet album, contrairement au précédent et on pressent d’ores et déjà que ce groupe au potentiel énorme n’est qu’au début d’une longue carrière. Les petits banlieusards bouseux de Crawley commencent à compter dans le paysage anglo-saxon du rock et la presse est encore majoritairement positive à la sortie de l’album (ce qui ne sera pas le cas plus tard). Quelques critiques néanmoins trouvent Seventeen Seconds « régressif ». C’est à cette même époque (1980) que Ian Curtis, le leader de Joy Division, se suicide et Robert Smith, totalement abasourdi par cette nouvelle, n’aura de cesse de se questionner sur la nécessité ou non de mourir pour son art. Bien qu’il ait à maintes reprises choisi la voie de l’autodestruction, pour lui-même et pour son groupe, il prendra le parti de vivre, plutôt que de prématurément mettre un terme à son existence. A l’écoute de cet album et des deux suivants, ce n’était pas gagné d’avance…

Titres incontournables: A Forest, In Your House, At Night, Play For Today, M, Seventeen Seconds.

Faith

Il est très difficile de choisir parmi toutes les créations du groupe laquelle constitue le meilleur album de toutes… si l’on devait néanmoins s’y forcer, Faith pourrait bien être l’heureux élu. A condition bien entendu, d’aimer ce type de musique : noire, déprimante, lente et glaciale. Hormis l’absurdité Doubt, la totalité de l’album est un chef d’œuvre. Deux singles en ont été tirés : Primary (le titre le plus pêchu) et Other Voices. Ce dernier n’est pas vraiment le genre de musique passant sur les ondes radio, mais le reste de l’album était tout simplement trop déprimant pour espérer pouvoir sortir un autre single. On peut regretter que Robert n’ait pas composé Charlotte Sometimes plus tôt car ç’aurait été un remplaçant idéal pour Doubt. L’usage de drogues en tous genres, qui avait débuté avec Seventeen Seconds, a largement continué avec Faith et les concerts, ayant pour background visuel le film concept Carnage Visors de Ric Gallup (le frère de Simon), sont à l’image de l’album. Le public a souvent du mal à suivre l’évolution artistique du groupe, qui joue majoritairement ses dernières compositions alors que les fans réclament les tubes des débuts. La presse, également, se montre peu enthousiaste et qualifie les Cure de jeunes romantiques prétentieux dont la musique tourne en rond, ne délivrant aucun message compréhensible. Avec le temps, Faith s’est pourtant imposé comme l’un de leurs albums majeurs.

Titres incontournables : l’album en entier, hormis Doubt.

Pornography

Ce serait le meilleur album du groupe, d’après les fans les plus fidèles. Je ne partage cet avis qu’à moitié car, comme indiqué plus haut, il me semble quasi impossible de désigner un album en particulier comme surclassant tous les autres. Si Pornography a atteint ce statut d’album mythique auprès du public c’est sans doute parce qu’il marque le point culminant du « Cure côté sombre ». Beaucoup de fans se détourneront du groupe par la suite, reprochant à la bande de Crawley de renier l’essence même du romantisme gothique de l’époque dont ils étaient devenus les rois. Il est vrai que Pornography clôt magistralement le triptyque débuté avec Seventeen Seconds et les amateurs de musique suicidaire peuvent aujourd’hui encore se délecter de ces mélodies entêtantes, basées pour la plupart sur la répétition, et aux textes torturés. Encore une fois, il n’y a quasiment rien à jeter sur cet album. Certains de ses morceaux sont parmi les meilleurs de toute leur carrière. Je pense notamment à One Hundred Years, A Strange Day, The Figurehead ou Cold. Cependant, au sein du groupe, l’ambiance est devenue détestable: Tolhurst continue de servir de souffre-douleur, Smith s’enferme de plus en plus dans son personnage de frontman torturé et Gallup pète lentement mais sûrement les plombs. Il finira par se battre avec Smith, en se jetant littéralement sur lui pour une obscure histoire de bières impayées dans un club, un soir de beuverie. Ces deux-là ne se parlèrent plus pendant plusieurs années avant de reprendre les choses là où ils les avaient laissées en se réconciliant autour d’une pinte…

Japanese Whispers

Après l’implosion du groupe lors du Pornography Tour, Robert Smith se met à suivre plusieurs activités en même temps : guitariste intérimaire des Banshees, duo conceptuel The Glove avec son grand pote de l’époque Steve Severin, revirement artistique complet pour The Cure avec son copain d’enfance Lol Tolhurst. C’est aussi l’époque des « vacances chimiques » passées dans l’appartement londonien de Severin. Plutôt qu’un véritable album, Japanese Whispers est une compilation des quelques singles de l’époque et de leurs faces B. Let’s Go to Bed est le premier de ces singles, réalisé à l’époque comme une provocation à destination de la presse, de l’industrie musicale mais aussi du public. Robert Smith ne savait plus à l’époque s’il devait continuer l’aventure The Cure ou s’il lui fallait y mettre un terme définitivement, en réalisant un dernier disque, antithèse de ce qu’ils avaient produit jusqu’alors. Contre toute attente, Let’s Go to Bed fait un carton, aux Etats-Unis notamment, ce qui offre de nouvelles perspectives au groupe. Le côté pop, ultra accessible, volontairement commercial de ce morceau déclenche les foudres des fans de Pornography et les critiques acerbes de la presse qui ne sait décidemment plus que penser de cet ovni de groupe. Le clip (première coopération avec Tim Pope) est à l’image du morceau : candide, enfantin et passablement ridicule par instants. Cependant il définit la nouvelle image et le look revisité des Cure, premiers pas de ce qui s’imposera au monde avec l’époque de The Head on the Door, quelques années plus tard. Puis The Walk et The Love Cats suivent et remportent également un énorme succès (The Love Cats tout particulièrement qui reste à ce jour le single du groupe le mieux classé aux UK Charts). Période vraiment barrée question excès en tous genres, c’est également une époque d’extrême créativité avec des mélodies uniques, que seul Robert Smith est capable de délivrer : l’intro et la basse de The Love Cats, l’improbable Speak my Language, les méconnus The Dream ou The Upstairs Rooms. C’est avec Japanese Whispers que The Cure débute l’exploration du côté pop de leur talent et c’est ainsi que tous les albums suivants auront leur lot de morceaux pop et d’autres plus sombres. Cette ambivalence sera désormais la marque du groupe et permettra à leurs albums d’atteindre un équilibre frisant souvent la perfection. A ceux qui ne voient en Japanese Whispers qu’un album pop uniquement, je recommande l’écoute de Lament (l’un des morceaux les plus sombres du groupe, écrit à l’origine avec Steve Severin) et de Just One Kiss.

Titres incontournables : l’album au complet.

The Top

Suite parfaite de Japanese Whispers, The Top est un album controversé, la tournure résolument pop adoptée par le groupe continuant de déranger les fans de la première heure, incapables de tourner la page Pornography. Avec un nouveau line up constitué de Phil Thornalley à la basse, Andy Anderson à la batterie, Porl Thompson à la guitare et le fidèle Lol Tolhurst aux autres instruments, The Cure délivre ici un album hyper créatif aux sonorités pop, rock et orientales par moments. Encore une fois, Robert Smith compose des morceaux inattendus tels The Caterpillar, seul single du LP, ou Bananafishbones par exemple. L’équilibre pop/rock, happy/dark trouvé avec Japanese Whispers est ici parfaitement respecté. The Top est peut-être à ce jour l’album le plus méconnu du groupe, les fans et la presse y faisant relativement peu référence. Les live du groupe, eux aussi, comportent en général assez peu de titres de l’album, hormis Shake Dog Shake, Dressing Up ou, plus rarement, Piggy in the Mirror. The Top reste néanmoins une étape majeure dans leur carrière.

Titres incontournables : Shake Dog Shake, Dressing Up, Bird Mad Girl, Piggy in the Mirror, Wailing Wall.